“Invisible, illisible, endeuillée: Marianne de Lamartine en voyage en Orient”

Please download to get full document.

View again

of 20
All materials on our website are shared by users. If you have any questions about copyright issues, please report us to resolve them. We are always happy to assist you.
Categories
Published
“Invisible, illisible, endeuillée: Marianne de Lamartine en voyage en Orient”
   Nineteenth-Century French Studies 37 , Nos. 1   &   2  Fall–Winter 2008 – 2009 11 Invisible, illisible, endeuillée: Madame de Lamartine en voyage en Orient lise schreier “Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes.”– Balzac, Eugénie Grandet   Le 10  mars 1898 , la “Chronique Féministe” du journal La Fronde  signale la publication par un confrère d’un article intitulé “Femmes d’écrivains.” La ré-dactrice de la chronique joint à cette nouvelle quelques extraits du papier de son exaspérant collègue, un dénommé Adolphe Brisson. Le ton moqueur de la colonne dissimule mal l’amertume de son auteur. Les questions qui occupent Brisson tiennent en effet déjà de la vieille rengaine en cette fin de siècle:  Quelles qualités un homme de lettres doit-il demander à la femme qu’il épouse? Lui est-il plus avantageux d’unir sa vie à une savante ou à une simple créature qui borne sa sollicitude à s’occuper de sa maison et de ses enfants? [. . .] Il arrive souvent que la femme est obligée de choisir. Ou bien elle se laisse absorber complètement par les besognes domestiques ou bien elle les néglige pour des matières plus délicates. Dans le premier cas, elle assure à son conjoint le repos matériel, la paix d’un foyer confortable et tranquille (et ces avantages ne sont pas à dédaigner), dans le second, elle lui procure un réconfort moral, une aide efficace qui peuvent lui être d’un grand secours. De quel côté sont réunies les meilleures chances d’un bonheur complet? [. . .] Racine ne souffrit point du voisinage de sa femme qui était entièrement dénuée de ressources au point de vue intellectuel. [. . .] Mais dans notre siècle agité, l’artiste a de plus rudes combats à soutenir, il est menacé par d’innombrables complications; ses nerfs sont tendus, son cerveau bouil-lonne. Il faut pour que sa félicité soit possible, que sa volonté soit soutenue par une affection intelligente sur laquelle il se puisse reposer. Il lui faut une amie qui sache, en de certaines circonstances, être un ami.  12 Lise Schreier On reconnaît ici nombre d’arguments misogynes bien classiques: impossibili-té pour une femme de mener de front activités intellectuelles et bon maintien d’une maison; 1  indiscutable supériorité des tâches masculines; obligation à l’épouse de se sacrifier pour son mari. La solution qu’offre Brisson n’aura sans doute guère satisfait l’équipe de La Fronde : pour que la femme soit vraiment utile à son littérateur de mari, énonce le plus sérieusement du monde notre  journaliste, il faut qu’elle sache occasionnellement devenir un  ami, c’est-à-dire un homme. C’est à ce genre de questionnement sur le rôle de l’épouse d’un grand hom-me et sur la façon dont est conçue et perçue sa féminité au dix-neuvième siècle qu’est consacrée cette étude; et c’est Marianne de Lamartine qui va nous per-mettre de donner la mesure de la complexité d’une telle position. Les difficul-tés que Brisson expose de façon quelque peu réductrice au détour d’un article de presse, la femme du poète de génie, de l’incontournable homme d’Etat, les a vécues dans la plus grande discrétion, avec l’abnégation que l’on attendait d’une femme de son temps. Marianne de Lamartine a fidèlement secondé son mari en toutes circonstances. Elle a non seulement été une épouse et une mère dévouée, une maîtresse de maison exemplaire, mais encore la secré-taire, la copiste, la traductrice, l’agent littéraire de son mari, quand elle n’a pas écrit des pages entières en son nom. Le travail était considérable; ni la maladie, ni le deuil n’ont ralenti une compagne au sens du devoir rien moins qu’extraordinaire. La mesure de sa contribution à l’œuvre de son époux n’a  jamais été rendue publique: aujourd’hui encore, elle est minimisée, elle semble aller de soi. Or, nous allons voir, d’une part, que la collaboration de Marianne à l’œuvre lamartinienne a été essentielle et, d’autre part, que cette femme que l’on tient toujours pour effacée, soumise, voire pudibonde, était parfaitement consciente de sa valeur intellectuelle et a résisté à sa manière aux contraint-es de son rôle et de son sexe. Ainsi une femme que l’on tient pour l’une des épouses exemplaires de son temps, pour la soumission même, gagne-t-elle peut-être à être rapprochée de certaines féministes de la fin du siècle. Elle em-blématise en effet aussi bien la féminité, au sens le plus traditionnel du terme, que le courage intellectuel et une certaine forme de subversion. Le travail de collaboratrice de Madame de Lamartine mérite donc d’être reconsidéré, non seulement parce que la femme du poète a exercé un contrôle déterminant sur des textes aujourd’hui canoniques, mais encore parce que le cas de Marianne permet d’explorer des questions de visibilité féminine, de représentation et de pouvoir. Les séjours en Orient 2  des Lamartine ( 1832 – 33  et 1850 ) et les divers textes qui en rendent compte (publications, notes de voyage, correspondances variées) peuvent particulièrement bien nous aider à comprendre quelle place Marianne a pu tenir auprès de son mari. Le premier voyage mérite notre attention dans la mesure où il semble avoir cristallisé les rôles des deux époux. Entreprise   Nineteenth-Century French Studies 37 , Nos. 1   &   2  Fall–Winter 2008 – 2009 13 traditionnellement masculine, le départ pour l’Orient n’offrait alors guère de latitude aux accompagnatrices; Marianne a d’autant moins joui des plaisirs de l’aventure qu’elle avait à sa charge une enfant de santé fragile. Plus encore qu’à Paris, Milly ou Saint-Point, elle a donc dû faire figure de femme exem-plaire, restant en particulier assez souvent enfermée tandis qu’Alphonse partait “puiser des couleurs pour [son] poème” ( Voyage en Orient    47 – 48 ). Au retour, c’est également plus que jamais qu’elle a aidé un homme brisé, menacé par la faillite, à continuer ses travaux d’écriture. Le second voyage importe également dans la mesure où il pérennise le rôle de collaboratrice que Marianne endosse auprès de son mari. Nous allons d’abord voir comment Marianne a perçu son rôle d’épouse dans les années 1832 – 33  et 1850 . Nous montrerons ensuite qu’elle a contribué à la genèse d’un texte aujourd’hui classique, celui du Voyage en Orient  , mais qu’elle a dans le même temps utilisé des outils de contestation tenus pour “féminins,” telles la fonction de secrétaire et la pratique de la correspondance in-time, pour que sa version des faits puisse être entendue en dépit des limitations que lui imposait sa condition de femme. Brisson n’aurait pas su comment ca-tégoriser Marianne de Lamartine, elle qui était bien plus qu’une “savante,” une “simple créature,” ou “un ami” pour son grand homme de mari. exotisme et féminité Le moins que l’on puisse dire de Madame de Lamartine, c’est qu’elle n’était ni une aventurière, ni une excentrique, ni une voyageuse dans l’âme. Les spé-cialistes de littérature viatique au féminin ne s’y sont pas trompés, non plus que les biographes de Marianne: les premiers ne la mentionnent jamais, alors que ses voyages en valent bien d’autres, les seconds ne s’arrêtent sur ses deux séjours en Orient que parce qu’ils marquent des tournants importants dans l’existence des Lamartine (le premier est assombri par la mort de leur unique enfant, le second par la fin politique de Lamartine). Jamais donc on n’ajoutera à la liste des grandes voyageuses le nom de la femme du célèbre poète; jamais Marianne n’entrera dans la légende aux côtés de Lady Stanhope ou d’Alexine Tinne. C’est que Marianne, comme tant d’autres, a quitté la France avant tout pour suivre son mari. On sait que le lien que Lamartine a entretenu avec l’Orient sa vie durant était particulièrement fort. L’écrivain s’est dit, s’est voulu, s’est cru oriental: “D’abord, j’ai eu, presque en naissant, le pressentiment de l’Orient” (  Nouveau voyage en Orient    42 – 43 ); “Je suis né oriental et je mourrai tel” (dans Alexan-dre, Souvenirs   253 ); “L’Orient est le pays natal de mon imagination” (dans Fam 403 ); “Il n’y avait pas bien des années que le vrai nom de mes ancêtres était Allamartine” (dans Deschanel 260 ). En Orient, Lamartine pensait devenir ca-pable de comprendre l’essentiel: “Dieu est plus visible là-bas qu’ici; c’est pour-quoi je désire y vieillir et y mourir”   (dans Bruneau 268 ). Plus prosaïquement,  14 Lise Schreier le poète espérait également y faire fortune   et se remettre des aléas de la vie politique. Mais qu’en est-il de Marianne? Si elle a rêvé d’ailleurs, on n’en garde aucune trace. L’Orient n’est pas pour elle un retour sur la terre des ancêtres; l’exotisme des êtres et des lieux ne l’intéresse que très relativement, comme en témoignent les lettres qu’elle envoie à Cécile de Cessiat, sa belle-sœur, pendant ses deux voyages. Elle clôt par exemple le récit d’une après-midi chez un cheik turc par le commentaire qui suit: “Mais il est temps de parler d’autre chose, car ceci est plutôt pour amuser vos filles” ( Correspondance avec Charles Dupin 133 ). Et Marianne d’enchaîner sur ce qui lui importe vraiment: les difficul-tés qu’elle a à faire expédier du courrier aux membres de la famille restés en France, et le bien-être de son mari et de sa fille: “Alphonse est enchanté d’être arrivé en Syrie. Julia, comme vous l’avez su, a toujours un peu d’irritation chronique à la gorge, reste de son catarrhe” ( 134 ). On lit sans mal entre les lignes: l’enchantement du voyage semble bien être réservé au chef de famille. Marianne ne reste pas cepedant sans réaction. Mais pour autant qu’on le sa-che, la femme de Lamartine ne se risque pas à entamer le récit de ses aventures sur un autre mode que celui de la chronique intime des difficultés du quo-tidien. Tandis que Lamartine prépare son pèlerinage à Jérusalem, Marianne, affligée de devoir rester à Beyrouth, dit sa solitude et énumère ses tracas à sa belle-sœur: rhumes, chapeaux abîmés par l’humidité, robes mangées par les insectes, difficulté à faire le linge et le pain, inquiétudes causées par les domes-tiques. Marianne refuse de jouer la carte de l’exotisme, alors même que tous les autres compagnons de voyage de Lamartine prennent la plume pour con-signer leurs impressions de voyage sous une forme susceptible d’être publiée un jour. C’est par exemple le cas du médecin de l’expédition, Jean-Vaast Dela-roière. C’est aussi celui de Geoffroi, qui fut au service des Lamartine des an-nées durant. Le valet de chambre de Lamartine a en particulier tenu en Orient un journal de bord et a publié une lettre dans le  Journal de Saône et Loire  sans consulter son maître. Les travaux d’écriture du domestique méritent d’être notés ici: le départ pour l’Orient semble avoir assoupli à l’insu de Lamartine la hiérarchie instaurée entre le maître et son entourage. Non seulement Geof-froi s’est mis à écrire comme son illustre employeur, mais encore il a choisi de se faire éditer par le même organe de presse. En matière d’écriture, le clivage qui s’est donc installé en Orient durant le premier voyage n’est pas un clivage maître / valet, mais un clivage masculin / féminin. La publication n’est plus réservée aux maîtres, mais aux hommes. La subordonnée, dans ce cas, était bien Marianne. Madame de Lamartine se conforme en cela aux exigences de respectabilité de son temps. Si bon nombre de femmes auteurs ont connu le succès pendant la première moitié du siècle (dont Madame d’Abany, Madame Barthélémy-Hadot, Madame de Bawr, Madame de Beaufort d’Hautpoul, Madame Bayoud, Madame de Beauharnais, pour ne citer qu’elles), publier n’allait pas toujours
We Need Your Support
Thank you for visiting our website and your interest in our free products and services. We are nonprofit website to share and download documents. To the running of this website, we need your help to support us.

Thanks to everyone for your continued support.

No, Thanks
SAVE OUR EARTH

We need your sign to support Project to invent "SMART AND CONTROLLABLE REFLECTIVE BALLOONS" to cover the Sun and Save Our Earth.

More details...

Sign Now!

We are very appreciated for your Prompt Action!

x