Éthique pragmatique de la recherche anthropologique : le cas d’une étude de l’obeah à Sainte-Lucie, Cahiers de recherche sociologique , n° 48, 2009, p. 155-174

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Éthique pragmatique de la recherche anthropologique : le cas d’une étude de l’obeah à Sainte-Lucie, Cahiers de recherche sociologique , n° 48, 2009, p. 155-174
  Érudit  est un consortium interuniversitaire sans but lucratif composé de l'Université de Montréal, l'Université Laval et l'Université du Québec àMontréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche. Érudit  offre des services d'édition numérique de documentsscientifiques depuis 1998.Pour communiquer avec les responsables d'Érudit :erudit@umontreal.ca   Article  Marie Meudec Cahiers de recherche sociologique  , n° 48, 2009, p. 155-174. Pour citer cet article, utiliser l'information suivante :  URI:http://id.erudit.org/iderudit/039771ar DOI: 10.7202/039771ar Note : les règles d'écriture des références bibliographiques peuvent varier selon les différents domaines du savoir.Ce document est protégé par la loi sur le droit d'auteur. L'utilisation des services d'Érudit (y compris la reproduction) est assujettie à sa politiqued'utilisation que vous pouvez consulter à l'URIhttp://www.erudit.org/apropos/utilisation.html Document téléchargé le 14 juin 2013 02:04 « Éthique pragmatique de la recherche anthropologique : le cas d’une étude de l’ obeah  àSainte-Lucie »  Il ne s’agit pas ici de critiquer les comités d’éthique tels qu’ils existentactuellement au sein de la recherche universitaire, mais plutôt d’interroger les concepts éthiques présents au sein de la discipline anthropologique,notamment ceux de consentement éclairé et de confiance. À travers unquestionnement sur l’éthique concrète des anthropologues sur leur terrain,les limites et balises qu’ils se fixent au cours de leurs recherches, cet articlevise à montrer quelques-uns des non-dits de la recherche. Car la notiond’éthique de la recherche fonctionne souvent comme un «prêt-à-penser»qui se veut consensuel, mais quelle en est la réalité pour les chercheurs quitravaillent sur des thèmes comme la sorcellerie 1 et les moralités locales dansles sociétés de la Caraïbe? Les procédures de normalisation éthique et lescodes établis par l’anthropologie doivent tous deux être questionnés etadaptés aux réalités contemporaines 2 .    C  a   h   i  e  r  s   d  e  r  e  c   h  e  r  c   h  e  s  o  c   i  o   l  o  g   i  q  u  e ,  a  u   t  o  m  n  e   2   0   0   9 ,  n   o    4   8 Marie Meudec Éthique pragmatiquede la recherche anthropologique:le cas d’une étude de l’ obeah à Sainte-Lucie 1. La sorcellerie a déjà fait l’objet de nombreux travaux en sciences sociales;on s’est par exemple penché sur des thèmes comme la distinction entre witchcraft  et sorcery (E. Evans-Pritchard), la compréhension de cet objet comme systèmesymbolique ou pratique rituelle (E. Evans-Pritchard, V. W. Turner, A. Métraux),les relations entre sorcellerie et psychanalyse (C. Lévi-Strauss), les relations depouvoir dans la sorcellerie (G. Balandier). Le questionnement sur les rapports del’enquêteur à l’«objet» de la sorcellerie a été approfondi plus tard notamment par  J. Favret-Saada ( Les mots, la mort, les sorts , Paris, Gallimard, 1975). Toutefois, labureaucratisation actuelle des procédures de recherche invite à se questionner sur lesenjeux associés à l’éthique de la recherche dans l’étude de la sorcellerie.2. D. Fassin, «L’éthique, au-delà de la règle. Réflexions autour d’une enquêteethnographique sur les pratiques de soins en Afrique du Sud», Sociétés contempo-raines , vol. 71, n o 3, 2008, p. 117-136.  Réflexions éthiques de l’anthropologue L’objet de ma recherche à Sainte-Lucie porte sur l’ obeah , un ensemblede pratiques de gestion magico-religieuse de la maladie et de l’infortunesouvent associées à la sorcellerie dans la Caraïbe anglophone 3 . Outre cettedéfinition «classique», on peut comprendre l’ obeah comme lieu d’émer-gence de discours moraux. Il n’est question dans ma recherche ni decroyance en la sorcellerie ni de l’efficacité des pratiques, et, sans pour autantnier l’existence des pratiques de sorcellerie ou des sorciers, il sera admis quel’emploi du terme «obeah» renvoie moins à un type spécifique de pratiquesou de connaissances qu’à un jugement moral 4 , à une métaphore de l’ordresocial et moral, révélés par les pratiques discursives et les idiomes moraux.Pour le dire autrement, l’ obeah figure le mal, ce qui est moralement repro-chable.Une étude de la diversité morale requiert quelques réflexions éthiquespréalables. Cette analyse, lorsqu’elle vise la construction d’éthiquescomparatives, est souvent l’objet de critiques, sur la base d’un doubleconstat: soit les catégories utilisées au cours de l’enquête reproduisent cellesdu chercheur, et la démarche est alors qualifiée d’impérialiste, soit lescritères issus des philosophies locales ne s’exportent pas hors du cadre de laculture étudiée 5 . Ce décalage entre catégories émiques et étiques doit êtreréfléchi dans une étude des ethnoéthiques qui révèle en même tempsqu’elle met au défi les présupposés des anthropologues 6 . Ce travail vise unecompréhension interne des mondes moraux à partir des idiomes locaux, etson intention relève de l’ordre de l’explication et non du jugement, lapremière idée n’impliquant pas nécessairement la deuxième 7 . À ce sujet,Vidal propose que l’anthropologue fasse «acte de critique — dans le sens leplus neutre du terme 8 » en imposant son analyse concernant ce qu’ilsuppose être les perceptions émiques des interlocuteurs, tout en limitantcette intrusion de façon à ce qu’elle ne devienne pas un jugement de valeur sur les autres.Dès que l’anthropologue va sur le terrain, il doit faire face à desquestionnements éthiques. L’éthique de la pratique anthropologique est  Marie Meudec 156    C  a   h   i  e  r  s   d  e  r  e  c   h  e  r  c   h  e  s  o  c   i  o   l  o  g   i  q  u  e ,  a  u   t  o  m  n  e   2   0   0   9 ,  n   o    4   8 3.Voir M. Meudec, «Un autre regard sur la sorcellerie à Sainte-Lucie. Obeah et anthropologie des moralités», Recherches haïtiano-antillaises , Paris, L’Harmattan,2007, p. 67-82.4. M. Lambek, Knowledge and Practice in Mayotte. Local Discourse of Islam,Sorcery and Spirit Possession , Toronto, University of Toronto Press, 1993.5. D. J. Parkin (dir.), The Anthropology of Evil  , Oxford, Blackwell, 1985.6. R. Massé, «Les limites d’une approche essentialiste des ethnoéthiques:pour un relativisme éthique critique»,  Anthropologie et sociétés , vol. 24, n o 2, 2000,p. 13-34.7. J.-L. Genard, Sociologie de l’éthique  , Paris, L’Harmattan, 1992.8. L. Vidal, «L’instant de vérité. Glissement de l’objet à son écriture enanthropologie», L’Homme  , n o 173, 2005, p. 47-74.  pragmatique, et elle consiste en partie à analyser de façon réflexive sa«moralité personnelle 9 » en questionnant ses représentations et celles dont ilest l’objet, cela afin d’éviter tout impérialisme éthique. Cette réflexion sur sa propre moralité s’inscrit dans le cadre plus général d’une attention portéeau contexte idéologique dans lequel l’anthropologue se situe et qui leconditionne insidieusement 10 , ce qui constitue d’après Thomas une sorted’«obligation éthique 11 ». Cette moralité personnelle peut être appréhendéeà partir d’un portrait des figures de l’anthropologue, de l’anthropologie etde la recherche en général. Je proposerai ici quelques exemples, à partir desperceptions locales rencontrées lors de ma recherche sur les pratiques degestion de la maladie et de l’infortune à Sainte-Lucie.  L’anthropologue promoteur culturel  Ma démarche de recherche est associée au départ à des logiques de pro-motion culturelle. Dans un contexte où plusieurs enquêtes sont déjàmenées par le Folk Research Center  12 autour des pratiques «tradition-nelles» (danse, musique, costumes, événements spéciaux tels que le Festivalde la rose, le Festival de la marguerite ou la Journée créole…), et parce que je fréquente avec beaucoup d’assiduité ce centre au cours du premier mois,les personnes rencontrées, et notamment les guérisseurs-sorciers 13 ,m’inscrivent dans une démarche culturaliste ou folklorisante de collecte etde mise en valeur des pratiques saintes-luciennes. Cette image de «défen-seur» culturel s’applique souvent à l’anthropologue, à qui l’on attribue cetteintention de valorisation des pratiques et connaissances «traditionnelles»,même si celles-ci ne sont pas valorisées par la population.La diffusion des résultats de la recherche paraît susceptible d’apporter aux informateurs une valorisation de leurs pratiques. Parce que je suisporteuse d’une connaissance «légitime», la participation à mon enquête faitmiroiter une légitimité professionnelle ou morale, une possibilité des’élever socialement ou d’accroître sa réputation. Mes premières rencontres  Éthique pragmatique de la recherche anthropologique 157    C  a   h   i  e  r  s   d  e  r  e  c   h  e  r  c   h  e  s  o  c   i  o   l  o  g   i  q  u  e ,  a  u   t  o  m  n  e   2   0   0   9 ,  n   o    4   8 9. Voir à ce sujet P. Brodwin, Medicine and Morality in Haiti. The Contest for Healing Power  , Cambridge et New York, Cambridge University Press, 1996;C. Ghasarian (dir.), De l’ethnographie à l’anthropologie réflexive: nouveaux terrains,nouvelles pratiques, nouveaux enjeux , Paris, Armand Colin, 2002.10. C. Ghasarian, «Les désarrois de l’ethnographe», L’Homme  , n o 143, 1997,p. 189-198.11. J. Thomas, Doing Critical Ethnography , Newbury Park, Sage, 1993.12. Ce centre existe depuis 1973 et il a plusieurs fonctions: recherche etdocumentation, éducation culturelle, promotion du créole, publication, organi-sation d’événements «folkloriques». Voir <http://stluciafolk.org/>.13. Ce terme de «guérisseur-sorcier» est employé ici car il permet à mon sensde conserver l’ambiguïté morale relative aux praticiens, et également parce que lesqualificatifs locaux (  gadè  ,  gajé  , maji nwè  , moun ki ka fè yon twavay bay lòt moun , malfètè  , tjenbwatè  , obeahman ou obeahwoman ) sont très souvent polysémiques. Unecinquantaine de guérisseurs-sorciers ont été rencontrés au cours de l’enquête.  avec des guérisseurs-sorciers s’inscrivent dans ce schéma 14 , car eux y voientune possible validation de leurs savoirs, une reconnaissance de leurs pra-tiques, voire une caution morale, dans un contexte où leur pratique est illé-gale (la détention d’une certification gouvernementale étant exigée pour pratiquer). En effet, la fréquentation plus ou moins régulière de l’anthro-pologue et de certains guérisseurs-sorciers et la mise au jour des processusde construction de la légitimation morale des guérisseurs-sorciers à Sainte-Lucie montrent une recherche constante de légitimation de leur part, àlaquelle l’anthropologue contribue, qu’il le veuille ou non. Toutefois, parceque bon nombre de guérisseurs-sorciers sont vulnérables aux éventuellesplaintes des malades, ceux-ci peuvent s’avérer méfiants à mon égard, et je peux alors être considérée comme une «espionne» à la solde du gouver-nement. Une fois la méfiance passée, les guérisseurs-sorciers, pratiquant defaçon précaire, envisagent la possibilité d’être crédités d’un bien-fondé jusque-là dénié. À l’éventualité d’une légitimité professionnelle vients’ajouter la perspective d’une légitimation morale. Certains attendent demoi, alors considérée comme une représentante de la «culture occidentalerationnelle», un jugement «scientifique» sur les réalités locales ou sur leurspratiques. Tel est le cas des prêtres, pasteurs ou médecins qui espèrent quema recherche pourra contribuer à la dénonciation et à la disparition despratiques sorcellaires ou de divination, voire des pratiques «traditionnelles»de soin en général. Mais la suspicion à mon égard ne disparaît pas, car lafigure de l’anthropologue culturaliste ne s’applique pas aux chercheursintéressés à des pratiques qui ne font l’objet d’aucune revendication iden-titaire collective ou d’aucune volonté de légalisation de la part de lapopulation, comme c’est le cas pour les pratiques associées à l’ obeah .  L’anthropologue sorcier  Les guérisseurs-sorciers rencontrés, ou d’autres membres de la population,envisagent l’anthropologue intéressé aux pratiques magico-religieusescomme une source potentielle de connaissances sur la sorcellerie, et par lefait même un sorcier potentiel. Cette hypothèse se fonde sur un principe debase, à savoir que, face à l’ obeah , un glissement sémantique opère: l’intérêtsignifie la connaissance, laquelle signifie la pratique. Si on montre un intérêtquelconque pour l’ obeah , en posant des questions sur le sujet ou en visitantdes personnes soupçonnées de le pratiquer, on devient soi-même sujet àcaution, suspecté de disposer de savoirs relatifs à l’ obeah et donc de pratiquer la sorcellerie. Comme l’expose Olivier de Sardan, il convient dequestionner le lien entre l’impossible neutralité du chercheur en contextede sorcellerie et le statut attribué aux pratiques associées à la sorcellerie dans  Marie Meudec 158    C  a   h   i  e  r  s   d  e  r  e  c   h  e  r  c   h  e  s  o  c   i  o   l  o  g   i  q  u  e ,  a  u   t  o  m  n  e   2   0   0   9 ,  n   o    4   8 14. Je dois préciser ici que les guérisseurs rencontrés ne sont pas forcément aucourant de mon intérêt pour l’ obeah , dans la mesure où je me suis souventprésentée comme désireuse d’en connaître davantage sur les pratiques de guérisonen général, pour des raisons évoquées plus tard.
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